Si Nicolas se prend pour Robespierre* et Rémi pour Casanova, moi qui reste le plus fier, je me prends avant tout pour moi. Mais quand je lis ce que je lis, je n'ai pas de souci à mettre mon orgueil de coté et à me la jouer Saint Just.
Résumé des épisodes précédents: une plateforme européenne qui regroupe tous ce que l'Union compte de dingues fascisants décide de lancer une manifestation contre "l'islamisation de l'Europe". Le 11 septembre, histoire de ne pas faire dans l'amalgame de mauvais goût. Non c'est vrai sans blague, ils auraient aussi pu choisir le jour de l'assassinat de Théo Van Gogh ou celui de l'indépendance de l'Algérie mais apparemment, non, le 11 septembre, ce devait être plus neutre, sans doute. Inutile de préciser que le mot d'ordre fait le tour de l'Europe nazillonne et que les blokkers se voyaient déjà défiler main dans la main avec blood&honour et autres mononeuronés du même tonneau.
Bref, le sang du Bourgmestre de Bruxelles n'a fait qu'un tour, et c'est bien logiquement qu'il a dit: pas de ça chez moi! Donc, la manif est interdite. Sauf qu'un facho normalement constitué, quand ça a déjà réservé son billet de train, ça ne s'arrête pas à une interdiction. Et voila que ces guignols maintiennent leur promenade avec drapeaux, bottes cloutées et casques à pointe. (Ah non, c'est vrai, pas les casques à pointe, qu'ils ont dit dans l'invitation.) Et que deux leaders de l'extrême droite flamande se débrouillent pour se jeter dans les pieds de la police sous le regard avide des photographes venus spécialement pour ça.
Mais alors ce qui me tue, c'est le tir de barrage auquel on a droit aujourd'hui dans la presse néerlandophone et dans la blogosphère belge.
Deux grands axes:
1. "Pour la première fois en vingt ans le VB recule, c'est pas malin de lui donner de nouveau l'occasion de jouer les martyrs". Avec en corolaire toute une série de déclinaison du thème "ils sont quand même cons, ces socialistes wallons (lisez francophones), qui ne comprennent rien à la façon de combatrte l'extrême droite".
2. "les vierges effarouchées" qui revendiquent le droit absolu à l'expression de toutes les opinions, aussi répugnantes soient-elles, au nom de la démocratie. Et qui pour un peu laisseraient entendre qu'interdire aujourd'hui les fachos, c'est ouvrir la porte à interdire demain toute forme de contestation.
A lire les deux positions, j'ai l'impression qu'on n'a pas avancé d'un pas dans la prise de conscience du problème "extrême-droite".
Aux uns, il faudrait tout de même signaler que le VB a peut-être arrêté de progresser et a même légèrement reculé lors de ce scrutin. Mais il n'avait pas abandonné sa posture de victime avant d'enregistrer ce revers. Pendant un temps qui parait infini, les médias nordistes ont donné aux fachos du VB la légitimité de n'importe quelle formation politique. En lui ouvrant ses colonnes et ses antennes. Résultat? Le VB reste le deuxième parti en Flandres. Un martyre que personne ne relaye ou n'écoute, ça ne va pas bien loin... "Wat we eigen doen, doen we best"? Voire...
Aux autres, je me reconnais dans la position de principe. Mais arrêtons de rire. Dans les années 30, les pacifistes et une partie des libertaires ont raté le rendez-vous avec l'anti-fascisme à cause de cette position. Philosophiquement c'est très bien. Mais on n'en est plus là.
C'est l'honneur d'une démocratie de laisser la parole à ses critiques les plus durs. Mais c'est son devoir et sa raison d'être de défendre les droits de tous ses citoyens. Alors l'interdiction de l'incitation à la haine raciale, sous quelque forme que ce soit, c'est une mesure de salubrité publique. Les actes de violence ne tombent pas du ciel. Ils sont aussi le résultat d'une propagande déterminée. Les mots tuent. Ils ont un pouvoir (en tout cas j'espère, sinon je me demande pourquoi je me casse la tête à pondre des articles ici...).
Attention, je ne dis pas que la l'interdiction est une fin en soi. La lutte anti-fa, elle passe aussi par les luttes sociales. Par la démocratie socio-économique. Par un travail d'éducation, d'information, de conviction permanent.
Mais quelle est la réalité aujourd'hui? La réalité c'est qu'un des leaders d'un cartel, assis à la table des négotiations gouvernementales, peut dire à la presse "M. Machin parle peut-être néerlandais mais ça ne suffit pas à en faire un Flamand". Schild en Vriend, ça ne suffit plus. Qu'est-ce qu'il lui faut? Que M. Machin lui prouve que ses grand-parents sont tous nés à Turnhout? Qu'il est supporter du Club de Bruges de père en fils depuis dix générations? Il doit être capable de boire 5 Duvel d'un coup tout en chantant le Vlaamse Leeuw debout sur un pied au sommet de la tour de l'Yser?
La réalité c'est que les thèses d'extrême droite s'installent tranquillou dans les discours des partis traditionnels. Et qu'il est plus que temps de dire "stop!"
Voila, je vais passer pour un pragmatique ou pour un vieux stal' (par quoi il faut passer, j'vous jure). Mais aux Voltaires du jour, "qui ne sont pas d'accord avec ce que vous dites mais qui sont prêts à donner leur vie pour que vous puissiez le dire" mon message est simple. Si ceux d'en face gagnent la partie, pas de souci. Des occasions de donner votre vie, vous n'en manquerez plus.
A plus d'une reprise, je me suis retrouvé du mauvais coté des matraques. Et ce n'est pas celui de la poignée. Je me doute bien que ça m'arrivera encore, au vu du durcissement des répressions des mouvements sociaux. Mais faut pas tout confondre: je ne vais pas aller dire qu'on devrait laisser les fachos marcher au pas dans les rues pour autant. Je refuse de me faire leur complice, à quelque titre que ce soit.
Je suis pour un anti-fascisme radical. Pour la pitié ou les grands sentiments, on attendra d'avoir gagné.
*Encore qu'avec son histoire de se mordre les dents, il hésite entre Whitman et Freud...

